Université d'été 2025 - Discours d'ouverture de Guillaume Roubaud-Quashie
"Chers amis, chers camarades,
Nous revoici à Montpellier, et pour celles et ceux d’entre vous qui y étaient l’an passé, vous repensez peut-être comme moi à la situation qui était la nôtre il y a seulement un an et qui nous paraît déjà si lointaine. Il y an, nous venions de vivre un véritable sursaut national : l’extrême droite se voyait déjà aux manettes ; les ralliements les plus écœurants avaient déjà commencé et puis, et puis notre peuple a dit NON, NON au sabordage de la République, NON à la liquidation de la Révolution française et ses principes si forts même s’ils sont si partiellement appliqués : liberté, égalité, fraternité. Et dans l’élan, nous vivions ces formidables Jeux olympiques et paralympiques, triomphe des corps et des esprits à vous donner le sourire et la fierté d’être de ce pays qu’on nous disait définitivement gagné à la rancœur et à la petite haine recuite, jalouse, mesquine, façon Vichy 1940.
De ce sursaut éclatant, Emmanuel Macron a sorti deux gouvernements qui, l’un puis l’autre, n’ont révisé en rien sa politique massivement rejetée mais ont trouvé le moyen de la radicaliser encore. En 2011, François Fillon, premier ministre de Nicolas Sarkozy annonçait un super plan d’austérité de 11 milliards d’euros à l’été, avant d’en remettre une louche à l’automne : 19 milliards de plus à étaler pour 2012 et 2013. L’échec de Nicolas Sarkozy au printemps 2012 devait destiner au placard des grands projets avortés les rêves de François Fillon. Mais qu’il était petit joueur, le châtelain sarthois à côté de notre Henri IV national. En un an, François Bayrou veut couper près de 45 milliards d’euros. 45 milliards : c’est une saignée historique pour une France déjà si affaiblie. Bien sûr, sur les plateaux, ça n’a l’air de rien : les vieux ont des bas de laine (ah bon !) ; les collectivités territoriales peuvent payer (ah oui ?) ; on va faire la chasse aux fameux emplois inutiles de la fonction publique… mais lesquels, déjà ? les enseignants ? les juges ? les infirmières ? les policiers ? les agents des impôts alors que l’évasion fiscale se porte à merveille ? Dans quel monde vivent ces gens ?
On a ressorti la machine à pleurs et à catastrophe avec sa petite déco des années 90. Macron l’avait rangée au placard au moment de la pandémie mais elle rend bien des services. Alerte ! Alerte ! La dette, la dette. La faillite, la banqueroute, la France qui vit au-dessus de ses moyens, etc., etc.
Oui, la dette est un sujet mais pourquoi cette dette ? A cause de dépenses publiques effectivement inconsidérées ? Pour nous en tenir aux seules années Macron, comptez sur nous pour rappeler et rappeler que si on se serre la ceinture, c’est d’abord pour pouvoir faire tous les cadeaux promis aux plus riches et aux grandes entreprises. C’est sa suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, c’est la mise en place de ce qu’on appelle la « flat tax », un cadeau en moyenne de plus de 100 000 euros par an aux 1 300 foyers les plus riches ; et même de plus d’un million d’euros aux 100 foyers les plus riches de notre pays. Les pauvres, ils méritent bien un effort national. Pensez donc, le patrimoine des 500 familles les plus riches représentait 10 % du PIB il y a 10 ans contre plus de 40 % aujourd’hui. Les grandes entreprises ne sont pas en reste. Des gouvernements attentifs avaient déjà fait passer l’impôt sur les sociétés de 50 % à 33%. Emmanuel Macron a jugé que c’était encore trop et a amené tout cela à 25 %.
C’est d’abord pour cette politique-là qu’on nous présente aujourd’hui l’addition, une politique au service de la bourgeoisie pour employer des mots un peu grands et un peu vieux mais la politique macronienne est bien vieille et grandement au service des puissants, alors…
J’ajoute à la liste le superassistanat du grand capital, les pompeurs insatiables de subventions publiques. On le savait depuis longtemps plus ou moins vaguement mais maintenant, grâce au travail exceptionnel de la commission d’enquête sénatoriale et de son rapporteur Fabien Gay, on le sait dans le détail et d’irréfutable façon : 211 milliards de votre argent, de notre argent, 211 milliards pour câliner le patronat, le cajoler, lui emballer ses lingots avec de jolis petits nœuds en billets de 500 euros.
Et on va nous demander de travailler plus pour gagner moins et de dépenser davantage pour des services dégradés ? C’est à vomir. Ni plus ni moins.
Tant et si bien qu’on devrait refuser de répondre à toute proposition d’effort national tant qu’on n’aura pas réévalué complètement cette politique de pillage national au service du capital.
Combien de maternités êtes-vous prêts à fermer pour sacraliser les cadeaux faits au groupe Carrefour ? Combien d’enfants sans un système scolaire en état de les instruire pour sauvegarder les cadeaux à Google ? Combien de jours supplémentaires, chaque année devrons-nous travailler pour assurer ce petit magot des plus riches ? Combien d’années dans une vie pour les profits du CAC40, les délocalisations pour exploiter d’autres frères prolétaires qu’ils pourront payer moins ailleurs tout en saccageant la planète ?
Et au nom de quoi, toute ces vies dégradées ? Au nom de quoi, alors que la productivité est là, alors que la science rend tant de choses possibles aujourd’hui qui ne l’étaient pas hier, au nom de quoi faudrait-il accepter que la grande machine du progrès social doive désormais tourner à l’envers ? Cet été, après que François Bayrou a donné le la, chaque ministre, chaque petit esprit de droite y a mis la patte : et si on rognait sur les congés payés ? et si on abolissait les 35 heures ? et la capitalisation pour les retraites ? et la Sécurité sociale, on privatise tout ça quand ?
Au nom de quoi, tout ce délire, toute cette décivilisation ? Les intérêts de cette toute petite classe refusent de s’avouer mais il n’y a, au fond, que cela : le capital, c’est son principe, en veut plus, encore plus, toujours plus. Macron et Bayrou sont décidés à lui donner ce qu’il attend.
Oui, c’est impopulaire mais c’est leur mission. Surtout, ils misent sur cet anesthésiant puissant : la résignation. Il n’y a pas d’alternative, serinent quelques experts. Le vote ? Inutile, cf. l’été 2024. On vote contre Macron, on récupère Macron². La grève, les manifestations : voyez les retraites, nous disent-ils.
Ultime défense : la grande carte de la confusion. C’est peu dire qu’elle est jouée. Il y a bien sûr ces gros riches, qu’il faut dénoncer, ces privilégiés contre lesquels il faut se soulever, vous les avez reconnus : les cheminots, bien sûr, mais aussi, les retraités, sans parler des pires, les cheminots retraités ! Et puis je voudrais dire un mot de certaines échoppes spécialisées qui tournent bien. Il m’arrive d’aller porter le fer sur CNews. Les sujets me sont envoyés en général 1 à 2 heures avant le direct. Ils changent d’ailleurs souvent entre le SMS et le plateau. Je vous en prends quelques-uns qui n’ont vraiment rien d’exceptionnel. Je vous prends les deux derniers que j’ai retrouvés.
L’avant-dernier « Pour ce soir, les thèmes. Enquête du Figaro. Bienvenue au Belgiquistan. La Belgique fait une campagne pour dissuader les migrants de venir. Procès Nemmouche. Fraude à l’assurance maladie. Relation France/Algérie »
L’autre : debriefing de l’interview de Jordan Bardella, union des droites, boulangère refusant de vendre un sandwich au poulet au nom de la religion, rixe de 80 personnes…
Authentique.
Il n’est à peu près jamais question d’enjeux sociaux ou économiques : toujours les faits divers les plus sordides et ce mantra, immigration, immigration, immigration… Quand il s’agirait de prendre conscience de l’énormité du coût du capital, on vous tourne la tête toujours dans la même direction : les immigrés qui prennent le pain des Français, les assistés voleurs, violeurs, tueurs…
La voilà, la dernière arme pour assurer la tranquillité des milliardaires : organiser la division, bien saignante si possible, de celles et ceux qui triment pour créer les richesses de notre monde.
J’ouvre une parenthèse : il y a 40 ans, Silvio Berlusconi, invité par François Mitterrand, lançait en France une nouvelle chaîne, la 5 : une bouche d’égouts tournée vers tous les Français via les tubes cathodiques d’alors. Il y eut une puissante protestation qui fut le point de départ des États généraux de la culture à l’initiative de notre camarade Jack Ralite. Parmi bien des victoires obtenues par ce combat mené avec ambition et esprit de rassemblement, il y eut, il faut le dire, la fermeture de la 5. Jack Ralite invité du dernier JT de cette chaîne dut répondre à cette question : « Vous qui aimez la télévision, ça ne vous touche pas, cette suppression ? » « Non, cette chaîne n’était pas digne. » Doit-on tolérer davantage aujourd’hui toutes ces chaînes d’indignité ? Je crois au contraire qu’ils sont de pleine vérité, ces mots des États généraux de la culture des années 1980 : « Un peuple qui abandonne son imaginaire à l’affairisme se condamne à des libertés précaires ». Nous y sommes. Jusqu’au cou. De ce point de vue, à l’heure des Bolloré, Stérin, de l’austérité générale et des Christelle Morançais, je crois qu’il ne faut vraiment pas minimiser ce grand combat pour la culture qui commence à prendre forme autour des nouveaux États généraux qui cheminent et dont nous pouvons faire, si nous travaillons bien, un élément important de résistance et de conquête pour notre peuple.
Après tout, c’est ça, le parti communiste, un parti révolutionnaire qui marche sur ses deux jambes : monde du travail et de la création. C’est Croizat, le métallo et Picasso qui rejoint le PCF, c’est Martha Desrumeaux, ouvrière dans le textile, et Jeanne Lévy, première agrégée de médecine, c’est Antonin Gros, ouvrier agricole et député communiste de l’Hérault, et c’est G … C’est l’employée et le cadre, l’OS et la prof, le vigile et le comédien, la paysanne et l’ingénieur…
Je ferme cette parenthèse mais en était-ce vraiment une ? Oui, nous avons besoin de contre-offensives, parce que notre peuple n’est pas encore gagné dans ses profondeurs et sa majorité vive ni aux thèses de l’extrême droite ni à celles de Macron-Bayrou. Bien sûr, il y a de la défiance – mais Cahuzac, « les yeux dans les yeux », nous ne l’avons pas rêvé ? et Pénélope Fillon, elle n’était pas un mirage ? et toutes ces vestes retournées au gré des vents et des écuelles, de Julien Odoul, socialiste devenu centriste puis RN en passant par d’autres figures que je m’abstiendrai de nommer –, de la défiance y compris vis-à-vis de la gauche – mais après 5 ans de pouvoir hollandien et tant d’amères expériences d’une gauche peu décidée à affronter les grandes questions, ce serait de la bêtise que de ne pas en avoir, de la défiance. Oui, il y a de la défiance et elle est bien normale mais elle est un problème quand elle empêche l’action, quand elle détourne de l’organisation. Pourtant, il nous faut bien faire avec notre peuple tel qu’il est et non tel que nous voudrions qu’il fût. Pour enfoncer une porte ouverte, faut-il rappeler que c’est avec des non communistes qu’on fait des communistes ou, pour le dire autrement, si nous voulons changer le monde et, pour cela, aider à la mobilisation populaire la plus large et la plus consciente, il nous faut bien trouver langue et chemin d’action avec ces millions de personnes qui se tiennent aujourd’hui à distance de nous et du mouvement ouvrier tout entier. C’est inconfortable, c’est parfois pénible mais c’est le seul chemin effectif de résistance et de victoire. C’est donc le chemin des communistes : toujours nous agirons avec esprit de conquête et de rassemblement populaire, toujours nous travaillerons à donner du sens et de la perspective, à lever le voile de la résignation, à soulever cette botte sale qui tente de maintenir nos têtes au seul niveau des égouts.
La conscience de classe ne se proclame pas, elle se construit avec le monde du travail et de la création, sans décréter d’avance abolie la diversité de ses aspirations, de ses craintes, de ses illusions parfois…
Mais je voudrais à présent parler de la guerre, la guerre à deux ou trois pas d’ici, à l’est, au sud-est, au sud… Et c’est partout la même affreuse chanson que l’humanité connaît si bien. Tenez, je prends deux pages du Monologue de la louve du romancier Gilles Leroy que nous recevrons demain
Venus d’Argos, venus de Béotie,
venus d’Athènes, venus de Phocide, venus de Phtie,
venus de Crète, venus de Salamine et de Céphalonie, mille trois cents navires portent deux cent mille hommes, des hommes, c’est beaucoup dire, des jeunes gens, oui, à peine sortis du gymnase ou tirés de leurs champs, des gamis sur qui le poil n’a pas encore poussé, des fils arrachés à leur mère, des pères à leur premier enfant, de pauvres troufions d’infanterie qui partiront aux avant-lignes, sans bouclier, sans casque, juste une pique grossière, et puis voilà,
toi qui naquis à Sparte, en Arcadie, en Magnésie ou en Locride,
toi qui grands à Rhodes, à Pylos, à Phylace, à Samos ou sur la douce Eubée, viens-t’en ici, gamin, te laisser égorger.
Prie seulement pour que la main au bout de la lame soit celle d’un soldat de ton âge, et non le poing vicieux d’un mercenaire ou d’un pirate sanguinaire comme en commande Ulysse, le roitelet d’Ithaque.
Je continue plus loin, parce que la guerre, c’est toujours aussi cela :
Les proxénètes ont dressé dans les dunes des bordels de campagne, de simples tentes, parfois juste des vélariums. Nombre de nos jeunes filles raflées dans les razzias ont fini là, à écarter les cuisses pour l’assassin de leur père. On dit qu’elles disparaissaient vite, rongées par des chancres, éventrées ou simplement les os brisés sous les coups.
Oui, la guerre change : les drones, l’intelligence artificielle… Elle change toujours. Mais elle a toujours cette même sale gueule cassée.
Elle n’est pas une malédiction éternelle pour autant. Elle surgit de contextes bien déterminés. Mais le contexte actuel, précisément, ne manque pas d’aspects redoutables. L’heure est au gangstérisme décomplexé : le droit international est rangé aux oubliettes et les réactions européennes assez lamentables dans l’ensemble, entre l’aplatissement le plus veule (vous voulez le Groënland ? Mais je vous en prie. Qu’on vous achète des milliards et des milliards d’armes pour faire tourner vos usines ? Avec plaisir) Oui, Trump a raison : il les traite comme des valets et they lick my ass. Aplatissement sans principes d’un côté ; double discours insoutenable de l’autre. Quand Poutine viole la souveraineté de l’Ukraine, on fait donner les grandes orgues du Droit et de la Justice et pleuvoir les sanctions de toutes sortes. Quand Netanyahou, après l’odieuse attaque du 7 octobre, entreprend de massacrer un peuple, on n’entendait jusqu’ici dans les chancelleries européennes que quelques borborygmes informes. Et en dépit des dernières annonces qu’il ne faut en rien minimiser, il va nous falloir déployer encore une sacrée campagne de solidarité pour que les choses bougent. Et je le dis ici comme nous le dirons dimanche main dans la main avec un représentant du Conseil national palestinien, cette campagne, nous la menons, nous la mènerons. Solidarité !
Dans le fond, une des grandes questions qui nous est posée face à ce monde de gangsters, c’est notre rapport aux armes. On peut penser en effet que c’est par l’armement qu’on va s’en sortir mais connaissez-vous le nombre moyen d’homicides en France chaque année ? Entre 700 et 1 000. Aux Etats-Unis, c’est entre 15 000 et 20 000, soit un rapport d’au minimum 1 pour 15 quand l’écart de population est de 1 à 5. Pour tout dire, il y a parfois presque autant de morts à Philadelphie (même pas 2 millions d’habitants) que dans la France entière. C’est une vérité pourtant facile à saisir : quand on a des armes, on s’en sert. Et ce qui est vrai à l’échelle des individus l’est aussi à l’échelle des nations. De ce point de vue, le réarmement de l’Allemagne avec ambition de constituer la plus grands armée européenne d’ici peu, sachant que l’AFD est si près du pouvoir, cette ambition ne devrait pas nous rassurer mais nous faire frémir jusqu’à l’os et nous mobiliser. Oui, il faut une politique de défense nationale mais, entendons-nous bien, une politique de défense. Dans le même temps, cette politique n’a pas vocation à écraser la diplomatie. Ce n’est pas un vain mot que celui-ci, à condition qu’on lui donne toute sa place, qu’on lui donne les moyens requis, ce qui n’est assurément pas le cas aujourd’hui comme l’ont dit avec courage et netteté de nombreux diplomates dans une tribune que vous avez dû lire cet été. La diplomatie française se porte bien, oui, pourvu qu’on la sauve !
Et pendant ce temps-là, derrière le fracas des guerres et la violence des politiques menées, comme en sourdine, on entend ce tictac lugubre qui concerne le climat et la biodiversité…
Qu’il est temps, oui, de sortir de cette préhistoire interminable. Qu’il va falloir le faire grandir, le renforcer, ce parti communiste, porteur de cette ambition civilisationnelle si nécessaire et si urgente.
N’est-elle pas nôtre, cette résolution déterminée que j’emprunte à Lydie Salvayre que nous accueillerons demain :
Nous déclarons, au risque d’être qualifiés d’asociaux, d’extrémistes, de fauteurs de désordres, de prophètes à la noix, d’ennemis de l’humanité, ou pis encore de dangereux terroristes, nous déclarons simplement que nous cherchons à tâtons, les yeux ouverts dans la pénombre, à humaniser les vies que l’on nous fait et qui ne sont que de foutues saloperies de vies.
Oui, nous cherchons à tâtons dans la pénombre car nous n’avons aucune nostalgie : ni celle de cette voie italienne des années 1970 dont il sera question ce soir, ni celle de la voie soviétique de la même période que nous refusions déjà à l’époque. Nous n’avons rien à rétablir, rien à restaurer, nous avons à faire l’analyse concrète de la situation concrète et à trouver dans le temps qui est le nôtre le chemin qui convient à l’émancipation humaine.
Ce faisant, nous n’avons pas à détourner la tête des expériences historiques de toutes sortes et de toutes orientations, particulièrement celles qu’ont tentées des révolutionnaires authentiques, quels qu’aient pu être les désaccords. Nous n’avons pas la vocation du poisson rouge ni ne pouvons nous reposer sur le système éducatif ou, a fortiori, médiatique pour jouir de cette mémoire de classe. Il nous faut nous-mêmes l’entretenir, la reconstruire, l’enrichir sans idée préconçue ni conclusion trop vite posée d’avance.
Je voudrais vous infliger une longue citation que je mobilise souvent depuis quelques années mais que je n’ai jamais lue à Montpellier, alors…
« Il y a deux sortes d’étrangers. Les bons et les mauvais. C’est du moins la bourgeoisie qui l’affirme. Il ne se passe pas de jour en effet que, dans ses journaux, elle ne se lamente sur la crise du tourisme et de l’absence des voyageurs étrangers en France d’une part et, de l’autre, ne se plaigne que les ouvriers étrangers retirent le pain de la bouche des ouvriers français. Autrement dit, il n’y a pas, en France, assez d’étrangers riches et trop d’étrangers pauvres. Cela donne tout de suite une idée de la relativité de la fameuse formule “La France aux Français” chère aux fascistes… Soyez un étranger riche, la France vous appartiendra, que vous soyez escroc, roi déchu, espion, Russe blanc ou chef fasciste préparant des attentats. […] Soyez un étranger pauvre, c’est-à-dire l’un de ceux ou le fils ou la fille de l’un de ceux qui ont contribué avec leur force vitale à produire toutes les richesses, on vous priera de prendre la porte. Pour quel résultat ? Donner du travail aux Français ? Allons donc ! Pour permettre aux Français pauvres de crever en famille, devant des montagnes de denrées réservées aux étrangers riches et aux Français riches qui n’arrivent pas à les consommer. Quel que soit le nombre des étrangers pauvres qu’on expulse, ça ne changera rien du tout à la misère forcément croissante de l’immense majorité des travailleurs français. Des dizaines de milliers d’ouvriers étrangers ont été expulsés l’année dernière et dans le même temps le chômage “officiel” a grandi du double ou du triple. Seulement, n’est-ce pas, quand on ne veut pas montrer la véritable origine de la crise, il faut bien trouver un “responsable” au malheur des temps. C’est l’étranger en France, en Allemagne, c’était le juif. Dans l’ancienne Rome, c’était le chrétien qui servait à détourner la colère des masses. Le but de la campagne contre les étrangers, c’est de diviser les travailleurs pour mieux organiser la baisse des salaires. En effet, les ouvriers immigrés traqués, menacés d’être privés de leur carte de travailleurs ou sans carte, se laissent, pour vivre, embaucher à des salaires de famine et sont obligés de se montrer plus dociles que les autres. L’ennemi du travailleur français, ce n’est pas le travailleur immigré, c’est l’employeur de ce travailleur immigré, qui spécule sur sa détresse morale et matérielle, sur le fait que souvent son propre pays lui est fermé, ce qui le contraint, s’il ne veut pas mourir, à un épouvantable travail forcé que pas un Français n’accepterait. […] Quand on vous dit : “Chassons les ouvriers étrangers, répondez comme lorsqu’on vous dit : il faut briser les machines et arrêter le progrès technique.” Répliquez simplement : “Diminuer les heures de travail sans diminuer les salaires. Et il y aura du travail pour tout le monde” »
Ces mots ont 90 ans. Ils sont ceux de Paul Vaillant-Couturier dans un éditorial de L’Humanité de février 1935.
Ils n’appellent aucune restauration mais les avoir avec soi, est-ce que cela nous encombre ou est-ce que cela nous aide ?
Non, l’histoire ne suffit pas à construire l’avenir. Mais décider de se priver d’avance de toutes les réflexions, de toutes les expériences d’hier jusque dans leurs contradictions, c’est s’amputer des deux bras quand on doit affronter Goliath. Bon courage…
On a envie de dire avec Charles Péguy : « Je n’aime pas ceux qui réclament la victoire et ne font rien pour l’obtenir, je les trouve impolis. » Et d’ajouter avec Ralite à qui je pique cette citation qu’il aimait : « Si vous pouviez avoir des excès de courtoisie… »
Chers camarades, quelles que puissent être les polémiques, les formules assassines dispensées avec satisfaction et sentiment d’autorité sur les réseaux sociaux, soyons polis, soyons courtois, réclamons la victoire et faisons tout pour l’obtenir.
Cette politesse révolutionnaire n’excluant pas la politesse traditionnelle, je voudrais, avant de conclure, remercier chaleureusement tous les intervenants, toutes les intervenantes, toutes les animatrices, tous les animateurs, toutes celles et tous ceux qui rendent possible cette université : Florian, Léna, Alban, Soizic, Catherine, Monique, Dimitri, Annick, le nouveau directeur technique de l’université, Erwan Jacquemart, les équipes de l’accueil-sécurité. Je voudrais aussi avoir un mot particulier pour les camarades de la fédération de l’Hérault qui font un travail extraordinaire depuis l’an passé. Merci, merci à elles, merci à eux.
Jusqu’à dimanche, grâce à leur travail, nous serons dans les meilleures conditions pour penser, écouter, renforcer nos convictions, douter, changer d’avis, affiner, infléchir, transformer. Perte de temps ? Luxe insensé à l’heure de si graves périls ? Je me souviens, pour ma part, puisque nous sommes dans l’Hérault, terre qu’il choisit comme dernière demeure, de ce jeune cheminot résistant devenu secrétaire fédéral, hantant le musée des Beaux-Arts de Rouen et son fonds Géricault. J’ai nommé Roland Leroy. Gardons-nous d’oublier ce qu’un révolutionnaire exilé faisait à l’automne 1914, à l’heure de toutes les tempêtes : il lisait, minutieusement, méticuleusement, le crayon à la main, le texte parmi les plus ardus de l’austère philosophe allemand Hegel, La Science de la logique. Cet homme était-il un doux rêveur détaché du monde et de la nécessité de le changer ? Je vous en laisse juge, il s’appelait Lénine…
Il n’y a pas de Lénine dans la salle et nous ne sommes pas en 1914 mais hier comme alors, on ne peut agir efficacement qu’à la condition de se défier de tous les prêts-à-penser, en affrontant le monde dans sa réalité, sa complexité, ses contradictions, en se frottant aux concepts dans leur rugosité… Oui, il faut agir mais il faut penser juste pour agir bien et agir encore pour éprouver les conclusions auxquelles on a provisoirement abouti et penser à nouveau au regard de ce qu’on a entrepris, dans cet aller-retour constant, humble et résolu qui s’appelle le militantisme révolutionnaire. Cela, nous le savons bien ici, toutes et tous qui ne nous résolvons pas à laisser l’hiver gagner notre monde.
De ce point de vue, l’université d’été est un moment privilégié. Alors vivons-la intensément, l’oreille à l’affût, l’esprit en alerte, pour, selon les mots brûlants du poète, enfin « hâter la venue du printemps ».
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